




Budget 2026 : Le pari risqué de l'indexation

C'est un vote qui sonne comme un rappel à l'ordre pour Bercy. Alors que les débats sur le Projet de Loi de Finances (PLF) pour 2026 entrent dans leur phase critique, les députés ont envoyé un signal fort en votant le rétablissement de l'indexation intégrale du barème de l'impôt sur le revenu (IR) sur l'inflation. Cette mesure, techniquement complexe mais politiquement explosive, vise à neutraliser les effets de l'inflation sur la fiscalité des ménages. Cependant, l'adoption de cet amendement en séance ne garantit en rien sa pérennité. Dans une quête désespérée de recettes pour combler le déficit public, le gouvernement pourrait être tenté de revenir sur cette décision lors du compromis final. Entre préservation du revenu disponible et orthodoxie budgétaire, l'équation du Budget 2026 semble plus insoluble que jamais.
Le mécanisme du "barème" ou la lutte contre l'impôt invisible
Pour comprendre l'enjeu de ce vote, il faut revenir à la mécanique fiscale. En période d'inflation, les salaires ont tendance à augmenter (même modérément) pour compenser la hausse des prix. Si le barème de l'impôt, c'est-à-dire les seuils des différentes tranches d'imposition (11%, 30%, 41%, etc.), n'est pas relevé du même pourcentage que l'inflation, le contribuable subit un double effet pervers. Premièrement, il paie plus d'impôts sur une augmentation qui ne correspond pourtant pas à un enrichissement réel (puisque les prix ont aussi augmenté). Deuxièmement, certains foyers non imposables peuvent basculer dans l'impôt, ou changer de tranche marginale d'imposition (TMI), simplement par effet mécanique.
C'est ce qu'on appelle la « désindexation » ou le gel du barème, une forme d'augmentation d'impôt déguisée qui ne dit pas son nom. En votant pour une indexation intégrale (alignée strictement sur la prévision d'inflation pour 2025/2026), les députés ont refusé ce scénario. Ils garantissent ainsi la neutralité fiscale : à pouvoir d'achat constant, la pression fiscale doit rester constante. C'est une mesure de protection essentielle pour les classes moyennes, dont le revenu disponible est la variable d'ajustement de la croissance.
Le coût exorbitant d'une neutralité fiscale
Si la mesure est vertueuse pour le portefeuille des ménages, elle est douloureuse pour les comptes de l'État. Pour le ministère de l'Économie et des Finances, l'indexation du barème représente un « manque à gagner » colossal. Ne pas indexer le barème, ou le sous-indexer (par exemple, revaloriser les seuils de 1% alors que l'inflation est à 2,5%), est l'un des moyens les plus rapides et les plus discrets pour faire rentrer du cash dans les caisses de l'État. Historiquement, le gel du barème a souvent été utilisé comme variable d'ajustement budgétaire.
Le rétablissement de l'indexation intégrale prive l'État de plusieurs milliards d'euros de recettes fiscales potentielles (on estime souvent le coût entre 3 et 6 milliards d'euros selon le niveau d'inflation). Dans un contexte où la France est sous la surveillance des agences de notation et doit impérativement ramener son déficit vers des trajectoires acceptables pour Bruxelles, ce vote complique la tâche de l'exécutif. Le gouvernement espérait peut-être une indexation partielle pour « gratter » quelques milliards sans augmenter officiellement les taux d'imposition. Les députés en ont décidé autrement, mettant l'accent sur la consommation des ménages comme moteur de la croissance, plutôt que sur la rigueur comptable immédiate.
L'incertitude du compromis final (le risque politique)
Cependant, il serait prématuré pour les contribuables de crier victoire. Comme souvent en matière de navette parlementaire, le vote de l'Assemblée n'est qu'une étape. Le texte doit encore passer au crible du Sénat, et surtout, faire l'objet d'une négociation globale. Le gouvernement, qui ne dispose pas de majorité absolue, cherche à construire un budget de compromis pour éviter une censure. Mais il garde aussi la main sur l'outil constitutionnel du 49.3 ou sur le vote bloqué lors de la lecture définitive.
Rien ne dit que ce dispositif survivra à la "cuisine" finale de la Commission Mixte Paritaire (CMP). L'exécutif pourrait être tenté de proposer un "deal" : accepter l'indexation du barème, mais en échange d'économies drastiques ailleurs (réduction de niches fiscales, baisse des dépenses sociales) ou d'une surtaxe temporaire sur les hauts revenus. Le risque est réel que, face au mur de la dette, le gouvernement décide finalement de ne retenir qu'une indexation partielle, ou ciblée uniquement sur les premières tranches, sacrifiant ainsi une partie du pouvoir d'achat des classes supérieures pour boucler son budget.
Le vote des députés en faveur de l'indexation intégrale est un signal politique fort : le refus de voir l'inflation servir de levier fiscal silencieux. C'est une victoire temporaire pour la transparence de l'impôt et la protection du revenu réel des Français. Toutefois, la réalité arithmétique du déficit public demeure implacable. Tant que la loi de finances n'est pas promulguée au Journal Officiel, cette indexation reste en sursis. Les semaines à venir seront décisives : le gouvernement devra choisir entre assumer un déficit creusé par cette mesure populaire, ou prendre la responsabilité politique d'augmenter la pression fiscale en revenant sur ce vote. Pour les contribuables comme pour les marchés financiers, le suspense reste entier.
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