






Rolex contre Or : Le match de la valeur refuge tourne-t-il toujours à l’avantage de l’horlogerie ?

Dans un contexte économique marqué par l'inflation et les incertitudes géopolitiques, la quête de la "valeur refuge" idéale bat son plein. Si le métal jaune reste l'étalon historique de la sécurité, une autre classe d'actifs a bousculé les certitudes ces dernières années : l'horlogerie de luxe, et plus particulièrement la marque à la couronne. Mais après l'euphorie spéculative post-Covid et la récente correction des prix, investir dans une Rolex est-il toujours plus rentable qu'un lingot ? Analyse d'un duel financier au sommet.
Une performance historique face à une réalité contrastée
Pendant près d'une décennie, la réponse semblait sans appel. Selon plusieurs études de plateformes spécialisées (comme WatchCharts ou Bloomberg Subdial), certaines références horlogères iconiques ont largement surperformé les actifs traditionnels. Sur une période de dix ans s'achevant au pic de 2022, des modèles phares comme la Rolex Daytona, la Submariner ou la GMT-Master II ont affiché des rendements annuels moyens souvent supérieurs à ceux de l'immobilier, du S&P 500, et même de l'or.
Cependant, il est impératif de nuancer ce tableau idyllique par les faits récents. Depuis le printemps 2022, le marché de la montre de seconde main a subi une correction significative, perdant une part notable de sa valeur après l'éclatement de la bulle spéculative Covid. À l'inverse, l'or a connu une trajectoire différente, flirtant régulièrement avec ses plus hauts historiques en réponse aux tensions internationales. Le constat actuel est donc celui d'une dichotomie : sur le très long terme, la "Rolex professionnelle" en acier a prouvé sa capacité à générer une plus-value spectaculaire, mais sur le court terme (24-36 mois), l'or a repris son rôle de stabilisateur face à un marché du luxe devenu plus volatil et incertain.
Liquidité, rareté et barrières à l'entrée
Pour comprendre ce différentiel de performance, il faut analyser les mécanismes intrinsèques de ces deux actifs. La surperformance de Rolex s'explique par un déséquilibre structurel entre l'offre et la demande. La manufacture genevoise produit environ un million de montres par an, un chiffre insuffisant pour satisfaire la demande mondiale. Cette pénurie organisée crée une "prime de marché" immédiate : acheter une Daytona au prix catalogue (retail) garantit quasi-instantanément une plus-value latente sur le marché secondaire (gris), même si cet écart s'est réduit récemment.
Toutefois, comparer l'or et l'horlogerie revient à comparer un actif liquide à un actif semi-liquide. L'or est fongible, universel et convertible en cash instantanément avec un "spread" (différence prix achat/vente) très faible. La montre, elle, est un actif complexe. Sa rentabilité réelle est grevée par des coûts cachés souvent ignorés des néophytes : frais d'assurance, coût d'entretien (révisions tous les 5 à 10 ans), et surtout, une liquidité moindre. Vendre une montre de collection au bon prix prend du temps, et les intermédiaires prélèvent des commissions pouvant aller de 10 à 25 %. L'investissement horloger est donc un pari sur la rareté et la désirabilité ("Hype"), là où l'or est un pari sur la peur et la préservation du pouvoir d'achat.
Vers la fin de l'argent facile pour les "Flippers" ?
Quel avenir pour ces investissements ? Le marché de la montre de luxe entre dans une phase de maturité et d'assainissement. L'époque où l'on pouvait acheter n'importe quel modèle sportif pour le revendre le lendemain avec 50 % de marge est révolue. Les analystes s'accordent à dire que le marché se polarise : les pièces d'exception (très rares, vintage, état concours) continueront probablement de s'apprécier, tandis que les modèles standards produits en grands volumes risquent de voir leur cote stagner, voire s'éroder en termes réels.
L'or, quant à lui, conserve ses fondamentaux haussiers tant que les taux d'intérêt réels et les dettes souveraines restent des sujets de préoccupation majeurs. Pour l'investisseur, la conclusion est stratégique : l'or doit être vu comme une assurance patrimoniale, un fond de portefeuille défensif. La Rolex, elle, doit être reconsidérée pour ce qu'elle est : un actif de diversification "plaisir". Si elle peut rapporter plus que l'or, le risque associé (volatilité, risque de vol, contrefaçon, illiquidité) est nettement plus élevé. La convergence des courbes de prix suggère que le rendement futur des montres dépendra moins de la spéculation globale que de la capacité de l'acheteur à sélectionner le bon modèle, au bon prix, au bon moment.
Investir dans une Rolex rapporte-t-il plus que l'or ? La réponse rigoureuse est : "Oui, mais...". Oui, si vous avez accès aux modèles les plus convoités au prix boutique et que vous visez un horizon de 10 ans. Non, si vous achetez au prix fort sur le marché secondaire espérant un profit rapide. L'or reste le roi de la sécurité et de la liquidité. La montre de luxe est devenue une classe d'actifs à part entière, mais elle exige une expertise pointue que le lingot ne requiert pas.
Et vous, seriez-vous prêt à porter votre épargne au poignet, au risque de l'égratigner, ou préférez-vous la sécurité froide d'un coffre bancaire ?
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