


Souveraineté : Quand l’Oncle Sam se transforme en actionnaire stratège

C'est une petite révolution copernicienne qui s'opère outre-Atlantique. Longtemps chantre du libéralisme absolu, Washington change radicalement de doctrine face à la menace chinoise. Pour sécuriser ses approvisionnements vitaux, l'État américain ne se contente plus de subventionner : il entre au capital. Une stratégie offensive qui pourrait bien redessiner les cartes de la souveraineté industrielle mondiale.
Briser la dépendance aux terres rares
L'épisode diplomatique autour du Groenland n'était qu'un prélude. Désormais, Washington s'attaque au cœur du problème : l'hégémonie de la Chine, qui contrôle environ 70 % des terres rares mondiales. Ces minéraux sont indispensables à tout ce qui constitue la puissance moderne, des puces électroniques aux armements de pointe, en passant par les aimants et les batteries.
Pour desserrer cet étau, l'administration américaine a franchi un pas décisif en endossant le costume d'État investisseur. L'exemple le plus frappant est la prise de participation d'environ 10 % dans USA Rare Earth. Ce n'est pas un investissement passif : il vise à financer concrètement une mine au Texas et une usine d'aimants en Oklahoma. La logique est claire : il ne s'agit plus seulement de réguler le marché, mais d'y participer directement pour garantir que les infrastructures critiques voient le jour sur le sol américain.
Une chaîne de valeur complète et des marchés euphoriques
L'ambition affichée est la reconstruction d'une chaîne industrielle souveraine intégrale. USA Rare Earth, soutenu par l'État, vise ainsi à devenir le premier acteur américain capable d'assurer le cycle "mine → aimant" sur certaines terres rares clés à l'horizon 2028.
Ce changement de paradigme s'opère à une vitesse fulgurante. En l'espace d'un an seulement, le gouvernement a pris des participations (ou posé des options) dans au moins 10 entreprises, dont 6 sont directement liées aux ressources stratégiques (lithium et autres minerais critiques). Cette interventionnisme d'État rassure paradoxalement les marchés financiers. La combinaison de 1,6 milliard de dollars d'argent public et de 1,5 milliard de dollars d'investisseurs privés a créé un effet de levier puissant. En conséquence, l'action de USA Rare Earth s'est envolée, affichant une progression spectaculaire de +120 % en 2026. Loin de faire fuir les capitaux, la présence de l'État au capital est perçue comme une garantie de pérennité et de débouchés.
Un modèle pour la France et l'Europe ?
Cette stratégie américaine envoie un signal fort aux chancelleries européennes, et particulièrement à Paris. Les États-Unis démontrent qu'il est possible de "reprendre la main" sans pour autant verser dans une nationalisation massive et bureaucratique. La voie choisie est celle des participations ciblées et minoritaires, mais suffisantes pour peser sur la stratégie.
La France ferait bien de s'inspirer de ce pragmatisme. Le même raisonnement pourrait s'appliquer à d'autres secteurs vitaux. À l'image du deal évoqué avec TikTok pour les réseaux sociaux, l'État pourrait entrer au capital de plateformes de communication, d'acteurs du cloud ou de l'énergie. L'objectif ? Ne plus subir les décisions de conseils d'administration étrangers, mais sécuriser les actifs de l'intérieur.
Le retour de l'État investisseur aux États-Unis marque la fin de la naïveté dans la guerre économique. En mettant la main au portefeuille pour acheter des actions plutôt que de simples promesses, Washington nous rappelle une leçon essentielle : la souveraineté ne se décrète pas, elle s'achète et se construit, usine par usine, mine par mine.
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